L’idée

Dans les bois sous la mer Arlon

Dans les bois sous la mer

Dans les bois sous la mer est une exposition née d’un quiproquo. Le directeur du Musée de la Chasse de Paris devant venir faire une conférence à Arlon, l’Académie des Beaux-Arts de la ville avait eu l’idée de profiter de l’occasion pour organiser une exposition autour du thème à l’ancien Palais de Justice. Croyant qu’il s’agissait d’un musée de la chasse ET de la pêche dont s’occupait le conférencier, nous étions partis à l’aventure avec nos élèves vers ces vastes territoires à marée haute. Ne voulant pas amputer la bête – qu’elle soit poisson ou gibier – d’une partie de son corps, nous avions poursuivi dans cette voie pour cette première exposition. Lorsque nous en avons proposé un deuxième volet à Vielsalm, vu la grandeur des salles de La « S » Grand Atelier, il fallut inviter d’autres chasseurs et d’autres pêcheurs, des explorateurs de cette géographie particulière qui se situe quelque part dans les bois sous la mer, l’absence de ponctuation entre les deux propositions créant toute la magie de la chose.

Snyders Table au gibier XVIIème
Snyders Table au gibier XVIIème s.

La chasse dans l’Histoire de l’Art est un vaste sujet. On a tous en tête les scènes qui courent sur les parois des grottes à Lascaux, les chasseurs dans la neige peints par Brueghel l’Ancien ou les chasses aux tigres, lions ou léopards organisées par Rubens. Mais qui dit chasse dit gibier, gibier nature morte. Et s’ouvrent à nous les spectaculaires tables de Snyders au XVII ème ou celles plus intimistes de Chardin au siècle suivant. Qui dit gibier dit aussi viande dans une acception plus large, et nous nous retrouvons soudain devant les lièvres suspendus de Jean-Baptiste Oudry, le bœuf (entier) écorché de Rembrandt ou (juste) la côte de Vlaminck, et puis les carcasses de Soutine et de Bacon. Qui dit chasseur dit aussi chassé, et surgissent alors au détour d’un bois ce pauvre Actéon mis à mort par Diane, et en scène par Rubens ou Le Titien. Et aussi cette proie humaine qu’est saint Sébastien criblé de flèches par le pinceau de Mantegna, implorant le ciel, ou du Gréco, déchirant les nues. Et puis Watteau, Courbet, Renoir, et puis d’autres chasses encore, plus pacifiques, comme celle au papillon de Berthe Morisot.

Morisot La chasse aux papillons 1874
Morisot La chasse aux papillons 1874

Pour ce qui est du domaine – navigable – de la pêche, les exemples sont sans doute moins courants – si l’on excepte le genre des baignades et des marines, les plages de Boudin, les tempêtes de Turner ou les naufrages de Vernet –, il faut aller explorer plus profond dans les huiles des tableaux ou à même les quais des sculptures. Dans les eaux profondes de la Renaissance suisse, la pêche est miraculeuse, Konrad Witz parvenant à saisir les mille subtilités visuelles d’un reflet dans l’eau. Dans une scène de Vélasquez, c’est Marthe et Marie qui ont invité Jésus en personne à partager leurs poissons. Et les homards monumentaux de Delacroix ont l’air d’occuper, dans leurs poses caparaçonnées de sauce cocktail, toute la vastitude d’un paysage. Le long de nos côtes, la raie d’Ensor fait la grimace, voisine à La Panne ou Ostende de la sirène inversée – jambes de femme et tronc de poisson – de Magritte, Panamarenko en sous-marin ou Jan Fabre à dos de tortue prenant le large dans l’imaginaire suscité par ces embruns. Et puis aussi l’air bleu et frais d’une estacade de Raoul Dufy, et le succulent morceau de saumon de Francisco José de Goya y Lucientes.

Ensor L'appel de la sirène 1893
Ensor L’appel de la sirène 1893

Dans les bois sous la mer II accueillera à ses cimaises salées, dans ses vitrines humides et fraîches comme un sous-bois ou sur ses socles de sable fin des koïs de Dominique Collignon, une biche de Nathalie Pirotte, un paresseux d’Elodie Antoine, une crapaudine de Coryse Kiriluk, un krokodil de Corneille. Une Ophélie de Sylvie Pichrist, un chaperon noir d’André Stas, une chasseuse italienne de Luc Fierens, des chasseurs congolais de Thierry Lenoir. Un pêcheur de Gustave Camus, des crustacés de Florimond Dufoor, un homme-art de Jacques Lennep, une marée noire d’Honoré, une terre érotique d’André Masson, des terres plus sombres de Rémy Pierlot et Paz Boïra. Des chiens de meute de Daniel Richter, un garde-chasse de Fred Bervoets, une sapinière de Daniel Daniel, un fond de jardin de Robert Willems, des chemins forestiers tordus par Claude Galand. Des cerfs saucissonnés de Pierre Moulin ou traqués de Les Krims, des animaux énervés de Jean Leclercq, une manifestation pour la nature de Joseph Beuys. Un dossier de chaise comme une écoutille de Tom Gutt, un fusil cor de chasse de Jacques Carelman, une feuille géante de Magritte, un cerf aux bois poussants de Marcel Mariën. Des singes dans de luxuriants papiers de Thierry Tillier, une geisha flottant au-dessus des eaux d’Ariana Cuevas, un chasseur camouflé aux allures de chaman d’Andy Warhol. Et tant de gibiers et autres poissons d’eau douce à débusquer dans ces bois sous la mer.

François Liénard, avril 2016.

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